OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La mutation androïde de Google (1/2) http://owni.fr/2010/07/05/la-mutation-androide-de-google-12/ http://owni.fr/2010/07/05/la-mutation-androide-de-google-12/#comments Mon, 05 Jul 2010 15:40:19 +0000 Ariel Kyrou http://owni.fr/?p=8197 Cette analyse, initialement publiée sur Multitudes (et dans le numéro du mois de juin 2009), de l’imaginaire qui sous-tend les actions de Google, et de ses possibles, reste tout à fait pertinente.  Nous avons choisi de mettre à nouveau cet article en avant, à nouveau en deux fois, pour vous laisser le temps de le savourer.

Titre original :

La mutation androïde de Google :

radiographie d’un imaginaire en actes

En juin 2009 s’ouvre à Sunnyvale, dans la Silicon Valley, le premier programme universitaire officiellement sponsorisé par Google : la « Singularity University ». Le sésame de ces neuf semaines d’intense et d’inédite cogitation multidisciplinaire, se tenant comme un symbole à deux pas du Googleplex de Mountain View, est le concept futuriste de « singularité », inventé par l’un des plus fameux ingénieurs et techno-prophètes de ce qu’on appelle le « transhumanisme » : Ray Kurzweil. Le dogme à partir duquel l’auteur du livre Humanité 2.0 a élaboré cette théorie a de quoi donner le vertige, à qui connaît l’ambition de Google, répétée tel un mantra, d’organiser toute l’information de l’univers [1], de devenir le relais universel de notre quête de données, et ce quels qu’en soient nos supports numériques.

Son hypothèse de départ est que l’essence de la vie tient moins au carbone, à l’oxygène ou à l’eau qu’aux modes d’organisation les plus sophistiqués de la matière. Autrement dit : de l’ADN aux protéines, de l’amibe aux robots humanoïdes, qu’il nous annonce pour un futur proche, la vie repose uniquement sur l’information. Google se veut donc le premier convoyeur de ce qu’il tient comme le carburant vital de l’humanité : l’information.

Et pour cause : cette information aux airs de divinité athée aurait trouvé dans le langage numérique sa forme idéale, et surtout la plus opérationnelle, afin de nous permettre d’accomplir notre destinée « post-humaine ». D’après Ray Kurzweil, en effet, « chaque forme de connaissance humaine ou d’expression artistique peut être exprimée comme une information digitale ». Mieux : l’intelligence elle-même ne serait que du calcul. De la manipulation de données. Jusqu’aux procédés (analogiques) des hormones et neurotransmetteurs du cerveau qui peuvent, selon le gourou de la « Singularity University » financée par Google, être simulés en mode binaire par de simples algorithmes [2], tel le PageRank du moteur de recherche.

Car c’est bien là, dans ce réductionnisme propice aux ambitions les plus démiurgiques, que s’agite l’imaginaire conscient ou inconscient de la firme de Mountain View.

De la technique, des usages et de l’imaginaire de Google

Au-delà de l’étude de sa gestion interne et de ses mécanismes de profit, l’un des modes d’analyse les plus intéressants du discours et de la culture d’une entreprise surtout digitale, est de la situer au cœur d’un triangle dynamique dont les trois sommets sont sa technique, les usages de ses productions et son imaginaire.

Google présente sa technologie comme « neutre » et « démocratique », en un mariage très américain de bonne foi et de propagande. Ses robots de « Crawling » mettent un mois à parcourir les zones les plus peuplées des océans du Web. Le plus célèbre de ses logiciels, PageRank, est décrit par ses sbires comme « un champion de la démocratie », puisqu’il livre ses résultats non seulement selon les occurrences des mots de toute requête, mais en tenant compte du nombre de liens qui pointent sur chaque page et de la réputation des sites d’où partent ces liens.

Du point de vue des usages, là encore, le discours de Google se veut très modeste, ou du moins généreux, car au service de chacun. Comme l’affirme l’un des deux fondateurs de la société, Larry Page, si « la stratégie du portail, c’est d’essayer d’être propriétaire de toute l’information, nous sommes quant à nous heureux de vous envoyer sur d’autres sites. En fait, c’est là le but » [3].

Dont acte. Google ne cherche pas à arraisonner puis à posséder ses clients, mais à être l’outil naturel et presque invisible de leurs usages quotidiens. Sauf que sur la publicité, qui est quasiment sa seule source de profit, le discours de Google tend à gommer voire à « civiliser » le puissant appétit des marques. Or ces marques, dont il est désormais le cavalier blanc sur l’immense échiquier du Net, sont les instruments d’actualisation de son imaginaire autant sinon plus qu’un service rendu aux internautes. Google, pour elles, est comme un évangélisateur du Net… Et de la singularité à venir. Il est le grand prêtre d’une religion de l’information, et se donne pour mission de les convaincre de suivre sa croisade numérique.

Chaque jour, plus contextuelle, fine et personnalisée, la publicité se mue ou plutôt se travestit dès lors en information, même lorsqu’elle reste séparée des réponses aux requêtes sur l’écran du moteur de recherche. Elle se transforme peu à peu en berceuse, douce chanson de notre bien-être collectif et individuel. Et elle donne ou donnera ainsi à Google les moyens d’actualiser ses fantasmes de maîtrise de notre nouveau monde informationnel.

Car, sur ce registre, Google ne fait pas exception : comme toute multinationale, il n’avoue guère sa soif de domination, d’ailleurs essentielle à la confiance de ses actionnaires. Mieux vaut, pour ne point choquer ses ouailles, c’est-à-dire les internautes, s’habiller de la soutane du moine protestant, que de l’uniforme vengeur et des superpouvoirs de Superman, cet être venu de la planète Krypton qui sied pourtant bien mieux à son imaginaire.

De fait, l’imaginaire de Google, tel qu’il se révèle au travers de la singularité dont il porte la première université, navigue à des années lumières de tendres intentions ou même d’un usage qui se veut a priori sans contraintes. Et, pas seulement à cause de la publicité toujours plus finaude et adaptée à l’esprit d’Internet. Chez Google, cet imaginaire dantesque, et à peine masqué, se situe au sommet de mon triangle d’analyse, le tirant très loin vers le ciel. Autrement dit : si l’on place la technique et les usages sur la base de mon triangle, celui-ci s’en trouve totalement déséquilibré. Assez proches en théorie l’un de l’autre, la technique et les usages de Google forment une petite base. Car la technologie de l’entreprise se veut, à entendre son discours, réaliste et opérationnelle, à portée de main des internautes selon les oukases dudit Web 2.0.

L’extrémité imaginaire de mon triangle, bien au contraire, s’avère démesurément haute, à l’échelle de l’ambition hallucinante que révèlent à la fois le credo du « bon géant », les interviews fort singulières de ses deux fondateurs et sa proximité sans ambages avec les techno-prophètes du transhumanisme. Bref, la distance entre les usages des internautes et l’imaginaire de Google semble gigantesque à la lueur de ce décryptage, tout comme celle entre sa technique et ce même imaginaire. Cette distorsion est-elle la conséquence d’une croissance trop rapide ? Du hiatus entre le discours affiché et l’ambition de Google, pour les marques autant que pour la planète et son devenir « singulier » ? Mon triangle théorique, qui n’est qu’un outil d’analyse, en devient si distordu qu’il se transforme en une immense (et dangereuse ?) flèche pointant vers le firmament…

Là où Google se présente comme une compagnie cohérente, citoyenne, modeste et responsable car au service de la recherche d’information de tous, elle m’apparaît en réalité comme un mutant high-tech de l’ère de l’information, perforant (sans le savoir ?) le monde d’une sorte de lance virtuelle, plus fine et aiguisée qu’un avion furtif.

La « singularité » ou l’imaginaire démiurgique de Google

Selon le concept de singularité, pour revenir à l’étude de cette pièce majeure de la culture plus ou moins consciente de Google, « ce ne sont pas les ordinateurs qui sont en train de prendre le pouvoir sur les hommes, mais les humains qui sont de plus en plus enclins à devenir comme des machines pensantes » [4]. Mais attention : comme l’explique le philosophe Jean-Michel Besnier dans son livre Demain les posthumains, cette évolution-là n’est pas vécue comme une mauvaise nouvelle par ces gourous que sont Ray Kurzweil, le pionnier du voyage dans l’espace Peter Diamandis ou Vint Cerf, l’un des pères du Word Wide Web qui a annoncé qu’il participerait à la « Singularity University » de l’été 2009.

De fait, la singularité incarne pour ses partisans l’Intelligence à venir, toute de calcul numérique. Et, pour peu qu’on veuille suivre ces brillants cerveaux, cette intelligence pourrait permettre à l’homme de se débarrasser d’ici à une ou deux générations de son enveloppe corporelle, si limitée, au bénéfice d’un corps intégralement machinique ou presque, forcément plus efficient en terme de traitement de l’information.

Histoire de citer l’une des prophéties de Ray Kurzweil (que tous les ingénieurs de la Silicon Valley ne prennent peut-être pas au sérieux, mais qui les fait rêver de lendemains qui chantent en numérique), il nous suffira, pour échapper à l’obsolescence de nos trop humaines artères, d’« uploader » notre cerveau dans une rutilante carcasse de robot

Aussi surprenantes qu’elles puissent paraître aux yeux de la majorité des chercheurs européens, ces anticipations aux airs de rêve ou de cauchemar scientiste viennent de loin. Elles correspondent à l’hypothèse forte de l’intelligence artificielle, soit l’idée qu’il n’y aurait pas de différence de nature entre une « vraie » conscience et une machine simulant une conscience. L’intelligence artificielle, IA de son petit nom, est née officiellement à l’été 1956, lors de conférences pluridisciplinaires sur le campus du Dartmouth Collège dans le New Hampshire, au nord-est des Etats-Unis. Certains, d’ailleurs, datent de ce symposium la naissance des sciences cognitives, au territoire qui est lui-même un « remix » des neurosciences, de la psychologie, de la linguistique, de l’anthropologie et de la science informatique sous le patronage plus ou moins avéré de l’intelligence artificielle. Il y a, c’est une évidence, comme un air de famille entre ces journées de l’été 1956 où se sont croisés Noam Chomsky et Marvin Minsky, et la « Singularity University » de l’été 2009. Plus d’un demi-siècle plus tard, le must des étudiants, scientifiques, penseurs, ingénieurs et futurologues américains orchestreront cette fois le mariage, plus transdisciplinaire encore, des sciences de l’information, des sciences cognitives, des nanotechnologies, des biotechnologies (carré miracle autrement appelé « NBIC » pour Nano, Bio, Info et Cognition), mais aussi du droit ou de la médecine la plus high-tech.

Avec un enjeu tout sauf diabolique selon le credo de Google, mais à peine moins démesuré que la fabrication d’une conscience artificielle : « combler le fossé entre la compréhension et l’application » des technologies les plus en pointe de notre temps, et trouver ainsi des « solutions à la crise énergétique, à la pauvreté, à la faim ou encore aux pandémies » [5].

Bienvenue dans l’ère post-PC

Le développement de Google a dépassé depuis bien longtemps la perspective des seuls PC de la planète connectée. Sans ambiguïté aucune, l’horizon de Google est celui de l’Internet « everyware ». Soit un mot-valise (« everywhere + hardware / software ») inventé par Adam Greenfield, qui se définit comme un architecte de l’information, afin de caractériser l’ère de l’informatique ubiquitaire, partout présente car n’ayant plus besoin d’ordinateurs [6].

Dans ce monde, qui devient peu à peu le nôtre, tous les objets, lieux et corps constituent les composants d’une technologie devenue invisible. Imaginez. Le caddie de supermarché, la porte du bureau, la table du salon, le fauteuil du train, l’automobile, l’atelier, la borne Vélib’, l’enseigne de la boîte de nuit, la salle de classe, le dentier du grand-père ; le plus insignifiant instrument de cuisine se transforme en outils « intelligents ». Ils communiquent entre eux ou avec nous par la grâce d’un Internet « pervasif », omniprésent au quotidien dans un bain d’intelligence ambiante comme aujourd’hui l’électricité est accessible de partout dans notre vie sans même que nous y pensions. Les puces, pour nous faire atteindre ce nirvana de l’invisibilité et de l’ubiquité technologique, s’extirpent de leurs boîtiers. Les capteurs d’informations se nichent dans les plus infimes recoins, du panneau publicitaire au réfrigérateur, de la table du restaurant au col de chemise, du collier du chien à la peau de notre dos ou de notre bras. Et les nanopuces RFID (Radio Frequency IDentification), de reconnaissance vocale ou biométriques, d’identifier les personnes, les gestes, les objets, etc., le tout pour notre confort et de notre plein gré, bien évidemment.

Cet univers « post-PC », où les technologies du numérique s’immiscent dans le moindre de nos gestes quotidiens, se construit ici et maintenant. Et Google est l’un des acteurs majeurs de cette lente et discrète révolution, qui aiguise les féroces appétits des acteurs de la planète numérique, Internet se dissolvant dans un monde intégralement connecté.

En 2007 et 2008, dans le monde des télécoms, une rumeur courait comme quoi se concevait dans l’ombre de Mountain View un « Google Phone ». L’ogre souriant a été plus malin. Il a créé un « Operating System », non pas fermé comme le Mac OS d’Apple ou le Windows de Microsoft, mais « ouvert », et potentiellement adaptable à une ribambelle d’appareils et autres futures prothèses techniques de l’humanité. Fidèle en cela à la philosophie économique fort innovante de la compagnie [7], cet OS est proposé en open-source, donc sans exclusivité, à tous les fabricants de terminaux mobiles et leurs développeurs, afin qu’ils magouillent eux-mêmes leurs propres produits à partir du socle des services du moteur de recherche. Son nom, ce n’est pas tout à fait un hasard, est Android. Soit, pour l’anecdote, le patronyme de la start-up spécialisée dans le développement de logiciels pour terminaux mobiles que Google a racheté en août 2005, comme il s’est offert, avec mille fois moins de discrétion et pour une somme toute autre, le site de partage de vidéos YouTube en octobre 2006. Ou comme un bruit persistant veut qu’il tente aujourd’hui de se payer Twitter, nouvelle coqueluche du « micro-blogging » : des micro-messages de 140 caractères, circulant par tous les types de terminaux en rafales de témoignage en temps dit réel, et que s’envoient déjà, de par le monde, des millions et sans doute bientôt des dizaines de millions d’utilisateurs [8] …

> Article initialement publié sur Multitudes

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Crédits Photo CC Flickr : Ruth HB.

Re-daté pour raisons techniques, cet article a été originellement publié le 15 février 2010.

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La mutation androïde de Google (2/2) http://owni.fr/2010/07/05/la-mutation-androide-de-google-22/ http://owni.fr/2010/07/05/la-mutation-androide-de-google-22/#comments Mon, 05 Jul 2010 15:30:33 +0000 Ariel Kyrou http://owni.fr/?p=8219 Retrouvez ici la première partie de cet article

Titre original :

La mutation androïde de Google :

radiographie d’un imaginaire en actes

Le renard de Mountain View dans le poulailler des télécoms

« Le premier milliard d’internautes est arrivé par le PC, le deuxième arrivera par le mobile », clame Emmanuelle Flahaut, porte-parole de Google en France, dans un dossier autour du « Google Phone » qui a fait la Une (dithyrambique) du mensuel SVM en avril 2009 [9].

Gageons qu’elle ou surtout ses grands manitous américains rajouteraient sans ambages que le troisième milliard viendra de l’informatique ubiquitaire, de cet Internet « everyware » dont ils se veulent le premier relais. Sur ce territoire en devenir, Google mène une stratégie diablement intelligente : il abandonne la main sur les appareils eux-mêmes pour mieux en fournir l’inévitable matière première logicielle, « librement » offerte aux développeurs des marques candidates.

En amont, alors même qu’apparaissent les premiers mobiles connectés au Net, il devient le moteur par défaut d’un maximum d’opérateurs dans le monde (en concurrence avec Yahoo). Puis, magnifique trouvaille, il crée une « Open Handset Alliance ». Sous le noble prétexte d’une alliance stratégique pour les terminaux en open-source, l’angélique Golgoth fait ainsi porter la puissance de ses services par quelques-uns des acteurs déterminants du capitalisme informationnel, tendance télécommunications.

Parmi les membres du collectif « googlisé », citons Qualcomm, grand maître des puces et concurrent d’Intel, Vodafone, premier opérateur mondial en chiffre d’affaires ou encore le monstre asiatique China Mobile, qui dépassera les 450 millions d’abonnés à la téléphonie mobile en 2009.

Plus fort : à l’exception de Nokia, dont l’OS (Symbian) reste le leader dans cet univers du mobile, tous les fabricants majeurs rejoignent l’alliance de l’incontournable méduse de la recherche sur Internet. Les candidats au baiser sont HTC (qui sort les premiers Google Phones, HTC Dream et HTC Magic), LG, Samsung, Sony Ericsson ou encore Motorola.

Et puis, ô surprise, des acteurs du PC tels HP ou Asus se mêlent à la « libre » danse du sorcier Google, avec en perspective, et dès 2009 là encore, de premiers « Netbooks » (PC portables plus petits et légers que les « laptops » désormais classiques) embarquant l’OS Android. Ce n’est rien, semble dire avec le sourire l’aimable Google à ses amis les cadors des télécoms : il s’agit juste de mon « operating system », que j’offre à la sagacité de vos développeurs, et à l’occasion de mes services, que je vous invite à utiliser tous sans bourse délier.

Il convient de mesurer ici le sens et l’impact de l’offensive Android. Dans le monde de la téléphonie mobile, dont le leader est Nokia côté fabricants et Operating systems, la firme de Mountain View est un nouveau challenger. Premier avantage : elle n’y est pas alourdie par les accusations de domination qui la plombe dans le royaume de l’Internet sur PC et de ses moteurs de recherche. Deuxième avantage : face aux équipementiers et aux opérateurs, ces nouveaux riches, elle y défend un modèle économique plus collaboratif, en phase avec l’esprit (« libertaire » ou « libertarien » ?) d’Internet, modèle bien plus populaire chez les internautes que ceux de ces acteurs plus classiques.

Autrement dit : au contraire d’Apple qui l’a devancé avec son « unique » iPhone, les multiples Google Phones qui se lancent ou se préparent sous de multiples marques dans le monde introduisent l’économie du gratuit et de la contribution dans un univers industriel plutôt mal perçu par l’opinion, car jaloux de ses verrous et autres chasses gardées…

Google réussit ainsi un tour de force. Côté pile, il se positionne tel un « outsider », contre ces acteurs d’une économie dépassée sur le champ de bataille de l’Internet « post-PC ». Côté face, grâce à son Open Handset Alliance, Google embrasse ces mêmes industriels, qui espèrent garantir leurs profits dans un monde tout connecté grâce à lui, et s’assure par là même une place au soleil dans les cinq ou dix prochaines années…

Mieux que n’importe quel acteur des télécoms, Google enclenche ainsi la mécanique du tout Internet partout et sans frontières : via le mobile, il commence à envahir l’ensemble des supports potentiels de l’Internet d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il n’hésitera pas, s’il le faut, à intégrer demain la console de jeu, la porte d’entrée des bureaux ou le grille-pain de l’âge de « l’intelligence ambiante ». Et ce, avec d’autant plus de facilité que son cahier des charges est effectivement mille fois plus souple et « ouvert » que ceux de Microsoft avec Windows Mobile, de Nokia avec Symbian ou d’Apple avec son Mac OS.

C’est là qu’il marque des points. Et très vite. Comme l’explique sa porte-parole, Google n’exige qu’une chose des fabricants et opérateurs utilisant l’OS Android : « que toute application grand public puisse être offerte aux utilisateurs, même si elle entre en concurrence avec un service de Google, ou avec celui d’un opérateur »… Or comme la plus « grand public » des applications est un moteur de recherche nommé Google, la cause est entendue : à supposer qu’ils en aient la possibilité, aucun des « amis » de l’Open Handset Alliance risquerait de ne pas proposer à ses clients un moteur de recherche détenant plus de 90 % de parts de son marché en France, et à peine moins ailleurs dans le monde. De toute façon, la création d’un compte Google est nécessaire pour accéder depuis son gadget mobile à tous les services de la maison californienne.

Résultat : se faisant le généreux vecteur de l’information selon les vœux de tous les internautes, Google impose (discrètement) son omniprésence.

Ainsi en va-t-il de la liberté selon Google : chacun fait (vraiment) ce qui lui plaît, mais en n’oubliant pas d’embarquer sur son mobile, quelle qu’en soit la marque, ou demain sur son corps plus ou moins « cyborgisé », la panoplie des services Android qui ne veulent que notre bien : Google Search (par défaut sur le navigateur évidemment), Gmail, Google Maps, Google Talk, Google Calendar,  Google Sync (pour la synchronisation entre PC et mobile), la boutique d’applications Android, YouTube, depuis peu Google Street View, bientôt Google Latitude (pour se repérer entre amis sur une carte) et tout ce qui ne manquera pas de suivre [10]…

Et si Google, en 2038, s’incarnait dans un androïde ?

Pour l’un des blogs d’aficionados du moteur de recherche, l’un des deux fondateurs de Google, Larry Page, a joué le jeu d’une interview futuriste [11]. Les perspectives qu’il y dessine non sans humour sont pour le moins « singulières » : elles s’agitent dans le droit-fil des prophéties de Ray Kurzweil, au cœur d’un monde « post-PC » aux airs de « cartoon » hollywoodien. Après un délire de pur style « transhumain » sur la capacité à maîtriser la météo de la région du Googleplex, le dialogue dérive sur la question des droits du robot, ou plutôt de la « personne robotique » (elle préfère qu’on l’appelle ainsi, voyez-vous).

Soit une science-fiction enfin réalisée se situant entre les mécaniques soucieuses du Cycle des robots d’Isaac Asimov et les interrogations métaphysiques de Philip K. Dick sur les androïdes et leur infini désir d’humanité. Puis apparaît un personnage central : l’agent personnel d’information ou API, remarquable émanation de l’intelligence artificielle de Google. L’API est au service de chacun et de tous, au-delà de tout support technique : PC, mobile, console de jeu vidéo, mobilier « smart » ou bouton de manchette tout plein de (nano)puces…

Transparaît dans ce dialogue l’horizon fantasmatique des usages et de la technique de Google tels que portés par l’imaginaire démiurgique de ses créateurs. S’imaginant plus que jamais en 2038, le « journaliste » de Blogoscoped lance à Larry Page (qui répond dans la conversation qui suit) : « Ce que je trouve fascinant, à notre époque, c’est que l’on peut tenir des conversations avec le moteur de recherche Google comme s’il était votre meilleur ami…

- Exactement. Depuis le début de notre histoire, c’est à ça que nous voulions arriver. Certains d’entre nous pensaient qu’il nous faudrait 300 ans, mais ils n’avaient pas intégré dans leur calcul les performances de la robotique. Maintenant, tout un personnel robotique travaille pour nous. C’est ça qui a tout changé. Mais avec cette intelligence artificielle forte, de nouveaux problèmes sont apparus…

- Vous faites référence à cette jeune adolescente qui s’est suicidée après avoir été rejetée ?

- Tout à fait. Parce que l’IA Google était si gentille avec elle et qu’elle était à l’écoute de tous ses problèmes, elle en est tombée amoureuse. Elle en voulait plus que ce qu’elle pouvait offrir. C’est tragique, et c’est pourquoi nous introduisons dorénavant au sein de l’intelligence artificielle Google des mécanismes de « désamour ».

- Quels types de mécanismes ?

- De temps à autre, l’IA lui dira « tais-toi ! ». (Rires)

- Parlons un peu de l’API ou agent personnel d’information. Comme vous l’avez souligné, il a eu un énorme succès. Comment l’expliquez-vous ?

- Eh bien, les gens sont devenus fous des personnes robotiques intelligentes. Car le « smart robot » est connecté via Google à toute la connaissance du monde. Il est en vérité le représentant dans le monde physique de l’IA Google. Cela fait de lui un vrai bon camarade, un chercheur d’information mais aussi un compagnon de bar idéal. Vous pouvez jouer aux cartes avec lui, le laisser faire vos courses à l’épicerie, etc. Et bien sûr, il vous retrouve tous les objets que vous égarez, mais ça, c’est juste un « gimmick » auquel nous tenions, le « gimmick » de la recherche si vous voulez… [12]

Une « thinking machine » mégalomane à l’échelle de la Terre

L’imaginaire de Google n’est pas la réalité de Google, forcément plus limitée. Il n’en demeure pas moins son indispensable carburant. Il est ce rêve qui ne s’avoue pas toujours comme tel, mais qui rend la firme plus fascinante et plus entreprenante. Car ce songe lui donne une confiance absolue. Et elle ne doute de rien. D’un certain côté, ce type de fantasme créateur manque aux acteurs européens de l’ère numérique.

Car de la pure fiction à la fiction auto-réalisatrice, il n’y a qu’un pas, certes virtuel, mais à même d’enfanter de petits miracles. Google Earth et son premier rejeton, Google Street View, ont un petit quelque chose du miracle stratosphérique. Regarder le monde d’en haut, comme en plongée depuis un satellite, mais depuis chez soi, puis descendre à l’échelle du piéton pour baliser son futur chemin dans le réel, cela tient du miracle. Mieux : c’est un miracle utile, que je peux ou non « mettre en pratique ». Au fond, personne ne m’oblige à le sanctifier, ce miracle-là, et à réduire ainsi la Terre à sa vision scopique, vidée de tout mystère.

Bref, si j’accepte de m’astreindre à un régime de disette sociale, mon ordinateur ou mon mobile peuvent rester éteints. Sauf que l’urbaniste et penseur Paul Virilio a raison de déceler dans Google Earth la marque d’une « mégaloscopie, c’est-à-dire une vision du monde qui est aujourd’hui l’équivalent de la mégalomanie d’hier. Voir le monde entier, c’est quelque chose de fou, non pas au sens pathologique, mais au sens perceptif. Voir le tout, d’une certaine façon, cela ne participe que de la métaphysique. Du divin. Voire le tout, ce n’est pas athée… » [13].

Or, sur ce terrain spécifique, et au-delà de leurs discours bienveillants, les techno-prophètes de la singularité et leurs dignes fils de Google ne semblent guère motivés par la mystique chrétienne. Leur religion serait plutôt d’une toute autre nature, pythagoricienne ou informationnelle. Car l’information donne parfois à ses adeptes le sentiment de transfigurer les limites de la matière, voire de pouvoir naviguer comme des fantômes (virtuels) dans la nuit éternelle de l’espace proche de la Terre.

La mégalomanie de Google, c’est sûr, est au moins planétaire. Et, cette planète-là, soyons en sûr, sera celle de l’Internet « everyware », recouverte par la grâce des bases de données d’une « gigantesque maille interconnectée physiquement incontournable » que décrit Eric Sadin dans Surveillance globale : « la totalité des moyens de repérage ou d’identification (vidéo-surveillance, biométrie), de localisation (satellites + récepteurs ; capteurs + puces électroniques), d’élaboration de profils (dissection des comportements ; communications, achats, déplacements…) est connectée à des serveurs stockant des “océans informationnels” traités par des algorithmes adéquats, au pouvoir toujours plus intrusif, grâce aux développements de l’industrie des composants électroniques – dont l’horizon dessine déjà les dimensions quantique et nanotechnologique » [14].

Telle pourrait donc être la face noire de l’IA Google et du concept de singularité. Soit le cauchemar d’une transparence totale, livrée par chaque être humain à son avatar de base de données, à son agent personnel d’information sachant tout de lui comme de l’humanité entière via la mère de tous les API : l’IA Google. À l’inverse, cette vision aurait une face blanche, qui ressemblerait à la conscience artificielle et néanmoins universelle de la Terre, déesse Gaia de l’ère numérique telle que rêvée par Teilhard de Chardin et Marshall McLuhan, et dont chaque puce ou chaque capteur serait l’un des neurones…

Larry Page est mégalomane, tout comme le mentor de la singularité Ray Kurzweil. Tout deux, en vérité, croient en un avenir de « machines pensantes » à l’échelle de la planète voire de la galaxie. Celle de Page est encore un nourrisson : c’est la machine Google et ses algorithmes. Comme ça, au débotté, il ne la qualifierait pas vraiment de « vivante »… Mais pas loin, puisque la vie n’est qu’information, et que l’information digitale est la plus opérationnelle de toutes.

Cette folie, cet animisme cybernétique, ce rêve d’une mécanique aux attributs vivants, permet à l’entreprise Google d’avancer à pas de géants dans le nouveau monde du capitalisme « ultra-cognitif ». Sauf que ce chemin semble se construire à l’aveugle. Car il faut l’être, aveugle, pour ne point voir le pôle « – » de sa propre démesure, pendant de son pôle « + » aux pouvoirs créateurs inouïs. Comme l’a montré Philip K. Dick dans Autofab, la Machine cybernétique avec un grand M, fille de la science, de la religion de l’utilité et de la vision performatrice de la technique ne peut servir que le Progrès avec un grand P, ou plutôt cette idée du progrès qui motivait ses concepteurs [15]. Elle ne conçoit pas d’autre avancée que la sienne, selon ses propres règles. Ou alors, elle se détraque et se retourne contre les humains souhaitant évoluer sans elle. Quant à la lecture du roman à l’origine du film Blade Runner, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? , elle serait plus précieuse encore à l’androïde que devient l’IA Google [16].

Qui réaliserait peut-être que si le robot est un humain comme les autres, c’est sans doute que l’humain est lui-même devenu un robot.

> Article initialement publié sur Multitudes

> La première partie est également disponible sur Owni

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Crédits Photo CC Flickr : Yodelanecdotal.

Re-daté pour raisons techniques, ce billet a été originellement publié en février 2010.

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